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Témoignage de Monique Castillo – 22 Mars 2018

Indroduction : Une société en attente, Monique Castillo, philosophe

 

On peut partir de la dimension européenne de cette Rencontre pour évoquer la mutation qui l’affecte. L’Europe fait société sur la base d’une civilisation, et sa modernité s’est construite sur l’idéal de mettre le génie scientifique au service de l’homme. Mais aujourd’hui, la surpuissance de la technologie renverse cet idéal ; la productivité techno-scientifique en effet est devenue quasi-autonome, et c’est elle qui menace d’imposer ses conditions à la civilisation. Elle se lasse de la faiblesse de l’homme et certains rêvant déjà d’une surhumanité robotisée qui supplanterait l’espèce humaine.

Face à cette situation inédite et perturbante, plusieurs types de réactions apparaissent

 

Cette attente se décline en plusieurs niveaux de réalisation :

 

Pour résumer ces niveaux d’attente : le besoin d’un nouvel accord entre l’économie et la culture passe par l’avènement d’un nouveau rapport de l’individu à soi-même et au monde.

Or l’économie, l’anthropologie et la culture se rejoignent sur un point : toutes constatent que la matière première, la ressource centrale, la ressource vitale de la nouvelle économie est le psychisme humain. Le psychisme humain est la matière la plus riche parce qu’elle s’auto-transforme et s’auto-motive; mais c’est la matière la plus malléable parce qu’elle se façonne par l’influence, la propagande, par la peur, l’appétit ou l’ambition et toute la palette des émotions, des plus créatrices aux plus asservissantes. Les média, l’école, la publicité et la consommation reposent toutes sur les motivations individuelles, qu’il faut solliciter, conditionner, fidéliser et dont il faut multiplier les formes et le nombre.

On peut faire une analogie avec l’époque antérieure pour bien cerner le changement qui se produit. La découverte que fait Marx à l’âge industriel, c’est que la monnaie est en réalité du travail social incorporé. La découverte que fait notre temps est que les produits que nous fabriquons sont destinés à provoquer au maximum le désir et la jouissance individuels, donc à solliciter l’énergie psychique.

Il en résulte une responsabilité spécifique pour la supervision. Il lui faut promouvoir les ressources de la subjectivité sans tomber dans sa pure et simple exploitation. Pour un employeur, il est facile d’encourager l’individu à pratiquer l’auto-exploitation jusqu’à l’effondrement final. On reste alors dans le schéma techniciste de l’économie, en gros la robotisation de la ressource humaine avec l’illusion qu’elle est librement consentie parce que l’individu vise la réussite de son projet et de son métier. Mais le but du développement personnel est autre : il est de réussir une réalisation de soi qui soit une véritable culture de soi.

Mais comment réussir à dépasser le schéma techniciste et performatif qui pèse sur la formation et l’emploi ? Le prix Nobel d’économie indien qu’est Amartya Sen nous y aide. Il juge naïve et contre-productive la conception occidentale de l’efficacité : les Occidentaux ne voient dans l’efficacité que le résultat d’un calcul qui cherche à maximaliser un rendement ; mais cette vision est celle d’un « idiot rationnel », car le calcul n’a rien à voir avec les véritables motivations qui peuvent porter un individu à l’action comme l’amour, l’ambition, la fidélité ou l’honneur.

Or il semble bien que les Européens ont une réponse occidentale à apporter à cette exhortation d’Amartya Sen. Est-ce que les pratiques du développement personnel ne montrent pas que ce qui motive le plus l’individu contemporain est le désir d’être plus que soi ? D’être plus que soi tout en étant soi ? Ce qui est visé, c’est l’augmentation de soi par soi-même. Jadis, le mobile le plus sollicité était l’esprit de sacrifice. Aujourd’hui, on a tort de croire que c’est la simple jouissance, la paresse ou l’attentisme. La motivation des motivations, la motivation-source, pourrait-on dire, n’est-elle pas de réaliser soi-même en allant au-delà-de soi-même ? Le philosophe Bergson nommait cette aspiration intérieure le désir de « croître par le dedans » et il la rapportait à une propriété particulière à l’esprit humain qui a à tirer de soi plus qu’il n’y a. L’intelligence invente et l’esprit crée. Elle invente des moyens toujours plus fins, plus efficaces, plus performants, mais elle ne change pas les buts ni le sens. L’esprit élève l’esprit par une création de soi qui est une augmentation de soi. Alors que l’intelligence sait dominer la nature, l’esprit aspire à s’augmenter lui-même par lui-même : « L’effort est pénible, mais il est aussi précieux, plus précieux encore que l’oeuvre où il aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu’il n’y avait, on s’est haussé au-dessus de soi-même. » L’énergie spirituelle. Telle est la fécondité propre de l’esprit, qu’il faut distinguer de l’efficacité (propre à l’intelligence) : l’esprit porte en lui la puissance de donner plus qu’il ne possède parce qu’il peut s’augmenter lui-même de l’intérieur,  « croître par le dedans » (Bergson Matière et mémoire).

Cette vision de la fécondité subjective donne sens à une conception humaniste de l’innovation par opposition à une conception techniciste de l’innovation. C’est la différence, par exemple, qui existe entre l’invention de la machine à laver, fruit de l’intelligence inventive qui veut économiser le temps et l’effort et la création d’un langage pour les sourds ou les aveugles qui invente un autre destin, une autre histoire pour les handicapés. Anne Sullivan a permis à Helen Keller de devenir un être humain à part entière, son exemple suscite une émotion que ne provoque pas l’invention de la machine à laver. En effet, c’est l’espèce humaine tout entière qui renouvelle son estime de soi, son image de soi dans un événement qui est comme une sorte de création de l’humain par l’humain.

Dans le domaine écologique, éducatif et professionnel, cette dimension créatrice de l’innovation humaine est amenée à contrarier la dimension simplement prédatrice ou destructrice de l’innovation exclusivement technique dans ses moyens et dans ses buts.

 

Pour conclure

Encore faut-il que la société elle-même soit prête à recevoir et à valoriser cette pratique innovante de la fécondité subjective.

Chacun sait que nous vivons dans une société d’information et de communication. La représentation traditionnelle de la réception de l’information fait de l’individu une sorte de « vase » ou de « récipient » qui reçoit des savoirs extérieurs produits par des spécialistes (journalistes, écrivains, décideurs, juristes, responsables locaux…). L’extériorité (active) s’infiltre dans une intériorité (passive).

Mais une tout autre conception de l’information peut être cultivée. Pour nous la représenter, prenons le cas d’un conférencier. Il s’efforce de traduire sa pensée (intérieure) dans une série de mots et d’images afin de viser l’intelligence et l’esprit d’un public qui, à son tour, va faire effort pour exprimer sa compréhension et son interprétation dans d’autres mots et d’autres images. L’expression fait passer l’intériorité dans le domaine de l’extériorité, et elle réalise ainsi un monde de significations partagées qui est tout simplement la mode spécifique de l’existence humaine. Nous ne vivons pas dans un monde de choses, mais dans un monde de signes. L’homme n’est pas un être de besoin mais un être de demande (vocabulaire emprunté à Lacan). Même le vieillard est en demande d’appartenir à un monde de sens et d’y contribuer par son existence.

La supervision n’est-elle pas cette pratique qui porte dans la réalité (qu’elle soit une institution, une pratique, une équipe reconstituée, un nouveau procédé…) des projets de sens, en aboutissant à des réalisations et  à des succès qui sont tout simplement de nouvelles figures de l’expérience humaine ?

 

Propos de conclusion de Monique Castillo en fin de journée

La conclusion de cette journée riche en échanges, concertations, anticipations et prises de conscience est contenue dans une expérience : ce que vous m’avez enseigné, ce que j’ai appris de vous. Expérience originale et création véritable d’un mode de fonctionnement inédit : une formation par germination interactive !

 

Vos enseignements ont été les suivants :

Une avancée vers une culture européenne de la supervision.

La supervision n’a pas été uniquement traitée comme une technique de propulsion ou de réparation des énergies, mais comme une culture de la dimension à la fois humaine et économique, à la fois individuelle et sociale du travail. La pratique qui a été faite, en cette journée, d’une autoréflexion de cette activité, d’un examen des prises de conscience croisées des différents acteurs est une pratique rare (peu de corporations en ont l’idée, la vanité ou l’indifférence installant plutôt un statu quo prudent). L’accès collectif à ce niveau méta-réflexif des compétences de superviseurs inaugure une culture portée par un souci de fécondité plutôt que d’efficience aveugle, une culture qui peut s’élever à un niveau européen de rayonnement.

 

Le pouvoir de vision de la supervision

Plusieurs débats se sont concentrés sur l’usage du terme « régulation », jugé parfois peu trop normatif et trop extérieur. En vérité, c’est le pouvoir de vision (au double sens de voir et de faire voir) qui convient, et l’on peut oser parler d’une Super-Vision de la supervision : elle est en effet le regard qui fait voir comment fonctionne ou dysfonctionne le jeu des acteurs ; un regard qui met en lien les aspects techniques, économiques et humains des pratiques et procédures pour en repérer la cohérence ou l’absence de cohérence organique. L’exigence déontologique mise en œuvre est telle que j’ai pu entendre des superviseurs se méfier du danger d’une pratique stérilisante de la supervision si celle-ci en venait à s’autoalimenter comme processus de simple reproduction de soi. Les patients d’un hôpital ou les étudiants d’une université ont parfois ce sentiment : que l’institution se borne à reproduire les mécanismes de son fonctionnement à travers eux, simples rouages. Par contraste, cette auto-responsabilisation des superviseurs anticipe, pour sa part, un évitement éthique de  toute dérive.

 

Deux saisies originales des réalités collectives

La première renouvelle l’approche traditionnelle du fait social que l’on peut simplifier en disant qu’elle se sépare en deux voies : la voie individualiste (qui ne voit rien d’autre qu’une somme d’individus dans une communauté donnée) et la voie collectiviste (qui ne voit qu’une totalité englobante qui absorbe les individus). Les analyses entendues au cours de la journée par les superviseurs ont montré que la supervision part directement de la nature relationnelle de la sociabilité caractéristique des organisations. Ni individualisme, ni collectivisme, mais un « relationnalisme » est le vrai moteur du lien organique, mobile et vivant entre les acteurs.

La deuxième spécificité originale de la saisie du collectif par les superviseurs  consiste à le percevoir de l’intérieur, comme une conscience (et un inconscient) qui habite un groupe : la supervision permet aux acteurs d’intérioriser la dynamique d’un programme ou d’une entreprise pour y trouver leur rôle et mettre sa valeur individuelle en cohérence avec la force collective de l’ensemble. C’est aussi une manière de « culturaliser » l’histoire de l’entreprise, de lui faire prendre conscience que son histoire a été une culture des personnes en même temps qu’une culture du groupe.

 

La place du ressenti

Encourager chacun à parler de ses ressentis suscite à première vue, il faut l’avouer, de la méfiance (comment éviter le simple déballage émotionnel, l’anecdote, la chute dans l’égotisme de chacun ?). Mais on s’aperçoit bien vite de la justesse de la démarche : on n’a pas affaire à des individus abstraits mais à des esprits animés par des besoins spécifiques (communiquer, être compris, être estimé, s’intégrer dans un tout plus grand que soi, agir…).

Du même coup, on perçoit la fragilité qu’il faut savoir comprendre et sur laquelle il faut pouvoir agir. En effet, les sentiments qui traversent une subjectivité peuvent être déstabilisants ou destructeurs pour elle-même et pour le groupe ; il suffit d’une régression subite du niveau intime du ressenti pour que s’impose le délitement et la décomposition. Préserver, restaurer, anticiper la solidité mentale et morale de l’ensemble est ce que peut faire le superviseur : il suscite ou ressuscite alors la consistance interactive de l’organisation.

 

La nouveauté de l’action de formation

La plupart du temps, on appelle « formation » le formatage réussi d’un individu. Les parents sont souvent en demande d’une telle formation qui conditionne les réflexes au point de les adapter par avance aux épreuves à venir.

Mais la supervision doit faire le contraire : non pas conditionner ou « robotiser » une manière de faire, mais, à l’inverse, révéler un talent à lui-même comme une « aptitude », une capacité de penser, une disposition à d’agir. Or une aptitude n’est pas un résultat, mais un commencement : face à l’imprévu j’exerce la puissance inventive de mon talent et prouve par-là que je suis bien une « aptitude », autrement dit un potentiel de pensée et d’action. « Potentiel » au sens de ce qui peut se révéler (passage à l’acte) dans l’action et au sens de ce qui est le sans fond d’un fonds personnel de réserves disponibles. L’introspection découvre cette présence en soi de possibilités inexplorées.

 

Une question sur la résilience

La résilience soude une équipe, elle porte l’individu à franchir des obstacles. La supervision n’a-t-elle pas la capacité d’éveiller une nouvelle forme de l’esprit pionnier ?

L’esprit paresseux ou, tout simplement l’habitude du confort, conduisent à se laisser rebuter par l’échec ou à succomber au sentiment d’impuissance face à une situation difficile. On veut bien agir, mais à la condition que des soutiens administratifs et des aides sociales commencent à sécuriser le chemin d’une inventivité possible. L’esprit pionnier, au contraire, regarde le manque de confort et l’absence de repères sécurisés comme l’occasion de créer, d’inventer et de faire par soi-même ce qui n’existe pas encore.  Cette vitalité peut porter la jeunesse à l’audace de la nouveauté.

 

Valoriser la supervision

La supervision mérite de mieux se faire connaître et de mieux se mettre publiquement en valeur. Sa compétence sociale, culturelle et économique ne doit pas seulement être comprise et reconnue comme une capacité technique de vision, de prévision et d’action. Certes, l’assurance d’avoir affaire à des spécialistes convient aux exigences de rigueur scientifique de notre époque de haute technologie, mais la supervision a une dimension supplémentaire : elle agit comme une vocation, la vocation à mettre en pratique un humanisme appliqué aux cas particuliers imprévus et atypiques,  vocation à convertir la fragilité qui doute ou à soutenir la force qui cherche sa voie ; sa productivité, parce qu’elle est mentale et morale, est créatrice de relations humaines bien plus que fabricatrice de produits finis. Elle opère par transfert de sens, chacun ajoutant à son rôle social et entrepreneurial la marque personnelle d’une histoire qui s’écrit en incarnant les valeurs qui la porte. Affirmons que les superviseurs font plus qu’un travail maîtrisé, apportent plus qu’une contribution à la vitalité économique et sociale parce ce qu’ils sont les auteurs d’une valeur existentielle ajoutée : cela mérite d’être  connu et reconnu !


(Photo: Monique Castillo au colloque PSF du 22 mars 2018)

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