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Témoignage de Catherine Farzat – 22 Mars 2018

Intervention de Catherine Farzat, Psychanalyste, membre associée de la SFPA (Société Française de Psychologie Analytique), superviseur d’équipes et de personnes dans le champ social, médical, médico-social et managérial :

 

L’archétype malade/guérisseur blessé

 

La supervision vient de la psychanalyse et s’est liée très tôt avec le travail social : après la première guerre mondiale, il fallait que les analystes disposent hors cure analytique d’un espace d’élaboration de la relation transférentielle dans le travail avec des patients qui affluaient de toute part. Après la 2ème guerre mondiale, le psychanalyste Michael Balint a introduit avec succès l’esprit de la supervision analytique auprès d’assistantes sociales impuissantes à s’occuper de couples et d’enfants disloqués par la guerre et auprès de médecins confrontés à des pathologies inconnues. La méthode a essaimé en Europe. Ainsi la supervision est née de la rupture faite par la psychanalyse dans la façon d’appréhender la transmission des savoirs et l’enseignement d’une discipline.

 

En Europe, l’émergence de la supervision de coachs et du coaching auparavant s’est faite dans un contexte caractérisé par un délitement des liens sociaux. Les professions d’aide, quelle qu’elles soient, sont impactées et confrontées par un double phénomène : le « Mal-être dans la culture » – l’expression et sa théorisation sont de René Kaes – et l’individu menacé par la société.

 

Le mal-être contemporain est le résultat de la fin des grands récits et du délitement des métacadres structurant la vie sociale et psychique et garantissant les conditions de leur développement. Le 20ème siècle a vécu la « fin des grands récits » (mythes, symboles, valeurs et repères de l’action collective, systèmes de représentation, religions) qui soutenaient les repères identificatoires suffisamment communs et partageables face aux énigmes de la vie. Pour Imre Kertesz, qui sait dans sa chair de quoi il parle – il a vécu les camps d’extermination nazis et le totalitarisme stalinien – « le plus grave (…) est ce qui est arrivé aux valeurs européennes. « Ce qui était incompréhensible avant Auschwitz est devenu naturel après ».

La postmodernité a accentué le désastre de l’absence de transmission, produit des deux guerres mondiales, en faisant prévaloir l’information sur le récit et le refus de références privilégiées : tout se vaut dans une culture du zapping. La mondialisation a déréglé les économies, les emplois et les flux de population, mis à la casse des cultures et des savoir-faire. Son pendant est la mondialisation du terrorisme et de ses actes destructeurs, qui s’attaquent directement aux vies et aux symboles. Les grandes matrices de symbolisation que sont la culture, la création artistique, les repères de sens, sont ainsi frappées.

Les bouleversements qui caractérisent l’hypermodernité désorganisent les repères identificatoires d’appartenances, cassent la légitimité des institutions qui s’occupent du bien commun (G. Gaillard) et l’autorité. Dans bien des organisations, la culture du contrôle, de l’urgence et de la technique peut expulser la réflexion. Souvent les mouvements de transformation oblitèrent le travail antérieur, des équipes vivent parfois 5 réorganisations en 5 ans. Parfois, c’est l’intervenant externe, le coach, qui tient le cadre quand plus rien dans l’organisation ne fait cadre. Ce climat d’insécurité amplifie les rivalités fratricides et sape confiance en soi et bon narcissisme.

 

Dans ces conditions assez chaotiques, s’activent simultanément les germes de la destruction comme ceux de la créativité, à condition de ne pas méconnaître les forces de déliaison. Face aux peurs envers l’archaïque dissocié, comment l’intervenant extérieur va-t-il, au niveau de dispositifs de régulation dans l’organisation, favoriser de la différence, de la pensée, de la subjectivité, qui seules permettent de résister à la pseudo objectivité qui rend l’homme objet et nuit à la créativité dont les organisations ont tant besoin? Comment va-t-il s’y prendre pour faire mettre au travail la question centrale de la dissociation de l’ombre, de chaque professionnel comme des ombres collectives de l’organisation, qui empêchent celle-ci d’avancer ? Comment l’attitude du superviseur peut-elle favoriser la transformation de l’archaïque en des représentations correspondant aux nécessités des temps nouveaux ? Comment aidera-t-il les professionnels à sortir d’une logique victime/persécuteur/bouc émissaire pour aller vers une éthique de la responsabilité ?

 

Quels que soient les soubassements théoriques fondant sa pratique, le superviseur de coachs et d’équipes ne négligera pas la dynamique de l’archétype malade/guérisseur blessé à l’œuvre dans ses accompagnements, ainsi que le souligne la clinique jungienne. Peut-être contribuera-t-il ainsi, modestement, à éveiller le guérisseur intérieur des professionnels qu’il suit, en même temps que s’éveillera/se réveillera par résonnance sa propre blessure intérieure ?  Faute de quoi la dynamique pouvoir/soumission sera renforcée.


(Photo: Catherine Farzat et Nicolas Koreicho au colloque PSF du 22 mars 2018)

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