Psychanalystes en supervision d’Antonino Ferro

 

Fiche de lecture de Stéphanie FELICULIS rédigée le 30 septembre 2015

 antonino ferroJ’ai eu envie de lire ce livre parce qu’un collègue gestaltiste m’a fait part du fait que son auteur avait des conceptualisations qui, bien qu’étant ancrées dans la psychanalyse, se rapprochaient de la Gestalt, qui fonde ma pratique de thérapeute, de coach et de superviseur.

J’ai eu envie de rendre compte de ma lecture sur notre site de PSF pour mettre en dialogue ma pratique de superviseur de coachs avec celle qui est relatée ici et qui concerne des psychanalystes.

 

1- Forme et contexte de l’ouvrage

 

Ce livre reprend un séminaire de groupe donné en Argentine par le psychanalyste italien, Antonino Ferro d’orientation « bionnienne ». Wilfred Bion est un psychanalyste anglais, dont les théorisations sont elles-même issues de l’école de Mélanie Klein, dont l’apport à la psychanalyse concerne en particulier la conceptualisation des premières mouvements affectifs très précoces et archaïques de la vie. L’ouvrage est préfacé par Daniel Widlöcher, professeur de psychiatrie à la Pitié Salpétrière et psychanalyste français, qui choisit là de faire connaître le travail de ce psychanalyste à la communauté française.

 

Le séminaire se passe sur plusieurs jours et les psychanalystes argentins qui le désirent présentent une de leurs situations d’accompagnement préparée à l’avance et Antonino Ferro réagit dessus. L’assistance partage les mêmes grilles de lecture que le « superviseur ». Après l’exposé d’Antonino Ferro à partir de la situation présentée, les autres participants peuvent aussi réagir sur le cas et interpeller le superviseur par des remarques ou des questions, auxquelles il répond ou non. Il s’agit donc d’une retranscription vivante de journées collectives, le vocabulaire en est donc facile d’accès, même si les théorisations peuvent nous être lointaines (un glossaire en fin de livre aide à naviguer dans les théories bionniennes amendées par Ferro).

 

2- Intérêt du livre pour des superviseurs de coachs pratiquant dans les organisations

 

a/ Ce que nous avons en commun

 

Tout d’abord, le superviseur (ci-après AF) porte des questions de pratiques qui sont aussi les nôtres en supervision de coachs, dont :

  • Que dire et que se retenir de dire pour (tenter) d’obtenir un effet « au bon moment » auprès du client accompagné ?
  • Quelle théorie est présente en fond pour nous (sans que nous l’interrogions systématiquement d’ailleurs) et sert de base à nos interventions ?
  • Quelle théorie et quel usage faisons-nous de :
  • L’intuition du coach et du superviseur ?
  • La métaphore et les liens symboliques qui émergent en séance pour le coach et le superviseur ?
  • Comment comprenons-nous qu’un client du coach s’est mis au travail ou y résiste et comment faisons-nous face à cela en coaching comme en supervision ? Et avec quels indicateurs observables plus ou moins directs le repérons-nous ?
  • Comment nous laissons-nous « travailler par » le matériau vivant des situations présentées par les coachs qui nous font confiance ?

 

Ensuite, AF ne porte jamais de jugement sur ses pairs. Il crédite toujours le psychanalyste exposant son cas d’être professionnel et en maîtrise de ses accompagnements. Il ne se positionne donc pas « en surplomb » des professionnels soumettant leurs questionnements, comme il me semble que nous devons nous efforcer de le pratiquer en tant que superviseur, même si la tentation de jugement peut parfois nous brûler les lèvres.

 

b/ Quelques étonnements et ouvertures

 

  • J’ai été particulièrement étonnée des restitutions de travail avec de très jeunes enfants. Cela m’a interrogé en parallèle sur les limites que nous nous mettons par rapport à l’accueil de clients : quelles sont les personnes que nous considérons comme non coachables ou non supervisables ? Nous mettons-nous des limites ? Ont-elle évolué avec le temps au fil de notre pratique de superviseur ?
  • De plus, j’ai trouvé intéressant de constater le caractère très élaboré des cas présentés. Les psychanalystes bénéficiant d’une séquence de supervision par AF ont lu leurs notes. Cela m’a donné envie d’ouvrir la possibilité (évoquée aussi par Florence Lamy et Michel Moral dans leur livre « Les outils de la supervision », InterEditions, 2014, p 39) aux coachs que je supervise en groupe de préparer par écrit une situation à présenter lors d’une prochaine séance de travail. On voyait bien en effet comment AF était sensible tant au fond qu’à la forme des situations exposées.
  • Par ailleurs, j’ai beaucoup apprécié l’écoute très symbolique qu’AF fait des situations. Il réagit souvent avec une métaphore qui lui vient à l’écoute du cas et dont il présente dans les grandes lignes les correspondances profondes. J’ai compris que c’est considéré comme un guide pour le psychanalyste que de constater qu’il a ainsi son imaginaire qui fabrique de telles images quand il se laisse imprégner de la situation de ses clients. C’est même un exemple de bonne circulation de l’énergie libidinale entre les deux partenaires du travail analytique. Et j’ai pu faire le lien avec des images qui moi aussi me sont venues au sujet de coachs supervisés et qui m’ont aidée à améliorer mon écoute empathique envers eux, quand j’ai pu être à risque d’agacement et de fermeture ou bien, pour d’autres, qui ont signé que notre relation de travail fonctionnait de façon fluide. Olivier Devillard dans son ouvrage « La dynamique des équipes » (Editions d’organisation, 2000) appelle ça les « processus subjectifs ». Et l’on voit bien l’intérêt pour nous superviseurs à disposer d’une théorie nous permettant d’être attentif à ce genre d’informations de faible intensité qui nous arrive en séance de travail.
  • La posture d’AF repérable entre les lignes valorisait toujours les options prises par les psychanalystes exposants, avec probablement la vision implicite que rien ne servait à remettre en question pourquoi cela avait été réalisé ainsi puisque cela avait été. Cela m’a rappelé ce que disait un de mes anciens superviseurs, à savoir que la réalité vécue par l’autre n’est pas supervisable.
  • Enfin, j’ai eu accès en écoutant AF à des éléments de son parcours qui m’ont touchée :
  • Il s’est construit à partir de théories qu’il a beaucoup travaillées, qu’il a mises à l’épreuve du réel et qui l’ont amené à questionner en retour certains manques dans ces théories de référence. Ce moment de doute entre ce qui nous a structuré en profondeur d’une part et ce que nos yeux, oreilles et tripes collectent sur le terrain de la vie est, de mon expérience, toujours délicat à traverser et peut parfois ébranler nos fondements professionnels.
  • AF témoigne aussi avec humilité d’erreurs de compréhension qu’il a commises, de conceptions avalées toutes crues d’autrui et remises en question ensuite parfois douloureusement, en raison de la confiance qu’il avait placée dans son enseignant. Ici encore, cela m’évoque comment nous apprenons notre métier auprès de nos pairs et comment nous devons à un moment en faire la synthèse en partant de notre propre expérience et donc repousser hors de soi des visions que nous avions fait nôtres auparavant.
  • Je suis toutefois restée un peu sur ma faim car on a plutôt à faire ici à un séminaire didactique c’est-à-dire où l’exposé du cas sert de prétexte à illustrer des points de théorie non prévus à l’avance mais articulés à une « vraie » situation, ce qui rend l’enseignement vivant, jamais reproductible à l’identique. Je n’ai pas vu AF mettre les psychanalystes « au travail » au sens où moi je l’entends en supervision et du coup, cela m’a questionnée sur mon cadre de travail en supervision et sur comment se fait vraiment le travail de supervision. En effet, dans mes accompagnements, j’ai déjà pu me dire que le « travail » ne s’opérait pas où je pouvais croire qu’il se faisait. Du coup, en creux, j’ai cru lire dans ce livre comment en supervision psychanalytique, on laisse travailler les associations d’inconscient à inconscient, ouvrant des circulations d’air dans l’imaginaire des supervisés. Cela m’a donc fait réfléchir sur comment je crois que les coachs que je supervise changent au fur et à mesure que nous travaillons ensemble avec leurs pairs et quel impact peut-être considéré comme lié à mes interventions de superviseur : vaste sujet !

 

c/ Les limites de l’ouvrage pour nous, superviseurs de coachs dans les organisations

 

  • J’ai eu beaucoup de mal à comprendre les questions ou remarques des autres participants, ne partageant ni la théorie, ni l’émotion ressentie par eux à l’écoute des situations, aussi je les ai presque toutes trouvées décalées, à côté, alors que j’ai trouvé AF très attentif et vibrant à l’unisson des situations exposées. D’ailleurs, j’ai observé que le plus souvent AF ne reprenait pas ces remarques. Or, dans ma pratique de superviseur en groupe, l’apport des autres coachs nourrit complètement notre processus de travail, c’est ce qui m’a fait dire que, par contraste, il s’agissait avec AF plutôt d’une modalité de travail où seul le superviseur était aux manettes (cf. l’ouvrage de Florence Lamy et Michel Moral déjà cité où ils évoquent les différents modes de supervision de groupe, p 156-157).
  • Pour les superviseurs non familiers avec la psychanalyse kleinienne, cet ouvrage peut être difficile d’accès en raison de ces théorisations très abstraites, même si le glossaire aide à en saisir au moins la « musique » si ce n’est les paroles ! Cela justifie aussi cette fiche où j’ai eu plaisir à le lire et à vous le faire partager.

 

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